Le collage – Skira – Florian Rodani, 1998, (extraits).
 
La plupart des ouvrages ayant pour objet l'étude du collage rassemblent en un chapitre introducteur une documentation quelque peu composite sur les travaux antérieurs à 1912 qui ont eu recours à un moment ou à un autre de leur élaboration aux ciseaux, à la colle ou encore à l'accumulation d'éléments disparates. C'est ainsi que cette section pré-historique énumère traditionnellement des calligraphies japonaises du XIIe siècle,  reliures persanes des XVe et XVIe siècles, l'art de la découpure et du canivet pratiqué dans toute l'Europe au cours du XVIIIe siècle; mais également ces ex-voto religieux et ces cartes de vœux (Nouvel An, Saint-Valentin, Sainte-Catherine) qui conservent le souvenir d'antiques pratiques magiciennes permettant, grâce à la réunion hétéroclite d'objets et de matériaux allusifs, d'évoquer une personne absente, de ranimer un amour perdu; plus tard seront encore cités ces paravents recouverts d'images anodines, ces albums de souvenirs romantiques et les cartes postales truquées du début de ce siècle; enfin ces amusements populaires comme les portraits à la silhouette, les théâtres d'ombres, pochoirs et découpages d'enfants ainsi que ces compositions anonymes réalisées avec des ailes de papillons, des timbres poste ou des feuilles mortes… Autant d'images plaisantes, astucieuses et mobiles, qui ne franchissent guère pourtant le cadre des arts décoratifs ou appliqués, du divertissement familial ou du dilettantisme curieux et ne mettent nullement en question l'art de la peinture.
 
Les premiers témoignages du papier collé qui nous sont parvenus appartiennent à l'art de la calligraphie japonaise; de souples idéogrammes inscrivent leur scansion sur une feuille composée de la réunion de papiers peints; d'emblée on voit s'établir une étrange complicité entre l'espace de la poésie et les ouvrages du peintre-décorateur comme si, des lettrés d'Extrême-Orient à Guillaume Apollinaire, Braque et Picasso – sans oublier l'admirable Rilke des Cahiers de Malte -, le papier peint tendu aux murs de la chambre avait su capturer dans ses motifs humbles et opiniâtres une part essentielle du secret qui fonde l'interrogation de l'artiste et, ainsi qu'un confident muet mais toujours disponible, l'encourageait désormais à poursuivre. Cette tradition de tableaux-poèmes est apparue au Japon vers la XIIe siècle.
 
Or c'est très exactement le même équilibre entre mots et images que les avant-gardes européennes du début du XXe siècle s'efforceront de réussir dans leurs papiers collés. De sorte que le plus ancien précurseur du collage est peut-être aussi celui qui en est le plus proche par l'esprit, en ce sens que la fragmentation des morceaux de papier déchiré puis la réunion en une totalité recomposée suscitent ici une rêverie sur le discontinu – le passage de l'an, la fuite irrémédiable du temps – que résout, en le franchissant, l'écriture du poème, gage fragile d'éternité.
 
A la fin du mois d'août 1912, se promenant dans les rues d'Avignon, Georges Braque reçoit, à la vue d'un rouleau de papier peint exposé dans une vitrine, la révélation du papier collé et qu'il  entrevoit les possibilités offertes par son procédé.
 
C'est en 1912 que Braque et Picasso remettent en jeu la représentation classique de l'espace.
 
Toutes les avant-gardes du XXe  siècle ont cédé à l'attrait de ce nouveau langage qui leur paraît traduire avec efficacité l'impatiente qui les gagne.
Les Futuristes recourent aux morceaux de papiers découpés pour suggérer les bruits et l'agitation de la ville, Hans Arp agence ses fragments "selon les lois du hasard", les Suprématistes en font d'admirables cristallisations non objectives. Le collage aide ensuite Duchamp, Picabia et Man Ray à renforcer leurs paradoxes et les membres du Club Dada de Berlin à intensifier le combat politique…
Après la somptueuse parenthèse des gouaches de Matisse, qui renouvelle le procédé et en transforme l'échelle au début des années 50, le collage gagne les Etats-Unis où sa rhétorique favorise l'invention du combine painting et de l'assemblage; à cette même époque plusieurs de ses aspects iconoclastes réapparaissent en Europe avec les déchireurs d'affiches, les accumulations d'ErrÒ, les combinaisons de Jiri Kolar et les évènements sans importance de l'Arte povera.
 
 
Portrait de Tugdual
par Caroline Montet pour"Art Premium"1991
 
 
Né à Quimper
Vit et travaille à Cancale
 
Né d'une famille d'artistes bretons: sculpteurs, céramistes, architectes,
Tugdual a aussi hérité d'un tempérament de marin et de voyageur. Observateur né, il s'est adonné dès l'enfance aux collages et à la sculpture.
Après les Beaux-Arts de Quimper, puis de Rennes où il s'initie à la gravure, il sera graphiste et photographe dans la publicité, créera un journal d'annonceurs en Bretagne, puis travaillera en free-lance pour de nombreuses agences parisiennes.

L’œuvre
Les collages de Tugdual frappent par une élégance où le dépouillement presque abstrait s'allie à la sensualité et à l'humour.
Tugdual aime, à partir d'affiches, photos ou des pages de magazine qu'il va détourner de leur sens commun, aller à l'essentiel d'une autre image qui n'avait pas été vue.
C'est ainsi que d'une image publique – comme on dit: femme publique – il fait une image intime et vraie.
Mais – car Tugdual est musicien – ses collages sont aussi rythmes, et, d'une œuvre à l'autre, il compose une mélodie très personnelle avec ses leit-motiv (la femme), ses silences… et ses soupirs.
 
Technique
Tugdual scrute d'abord des photos de magazines ou des affiches: cette disponibilité ludique de l'œil l'amuse. Puis il découpe au cutter, avec la main sûre et la minutie exigeante du graveur, des formes très linéaires qui donnent naissance à sa propre vision:
-– Les photos couleurs offrent un rapport intéressant de lumières et de valeurs chromatiques.
— Le trait finement découpé en une direction, une ligne de force où court quelque chose de dynamique.
— Et le vide va se rendre aussi évocateur que le plein.
C'est ainsi que le collage rejoint la gravure dans le dialogue du trait et de la lumière.